
T'AS LE LOOK BUREAU, BUREAU T'AS LE LOOK
Le monde de l'entreprise a bien évolué depuis la révolution industrielle et ses travailleurs formatés pour tous se ressembler. Remplacés par des machines pour les tâches les plus manuelles, ils ont quitté leurs blouses de travail et se sont émancipés pour devenir plus motivés, plus créatifs, plus heureux, tous uniques à leur manière dans leur costume(-cravate) rayé(e)s. Les règles, les méthodes, l'environnement, l'ambiance, tout n'a cessé de changer pour s'adapter à la conquête des libertés individuelles collectives, vers toujours plus d'ouverture d'esprit, toujours plus de conditions favorables aux bonnes lobotomies.
Mais la liberté a des limites.
Surtout sur le lieu de travail.
Tout ne peut pas être permis aux employé si l'on veut qu'ils restent conformes et productifs, en particulier s'il s'agit de leur "look", directe expression de leurs compétences pour toute responsable RH célibataire qui se respecte.
Si aujourd'hui la mode permet voire encourage à peu près toutes les extravagances même les plus absurdes, il reste en effet encore quelques codes et conventions à respecter pour que les conditions de travail restent ce qu'elles sont, c'est à dire favorables à l'expression du pouvoir du patron.
Surtout s'il emploie des femmes.
Jean-Louis Poutiflex, chef du service "environnement de production et décoration des espaces de travail" dans un grand groupe, nous explique :
"C'est clair que les femmes doivent faire gaffe à leur look.
…Nan mais les mecs on s'en fout.
Donc en fait, elles doivent faire attention à être jolies à regarder, ou plutôt à ne pas être trop moches, pour que l'ambiance de travail soit optimale, que les troupes soient motivées, que tout le monde ait du plaisir à venir bosser le matin.
Il ne faut pas oublier que la plupart des femmes exercent des métiers de représentation - rires -.
…Nan mais les mecs on s'en fout j'vous ai dit. Et puis pour eux c'est très simple : pour eux c'est costard-cravate et tout sauf du rose."
Voici ainsi quelques règles conventionnellement imposées(1) par les managers dans les grandes entreprises pour le look des employées qui doivent leur obéir sans se poser de question :
(Dans les PME ce genre de consignes reste encore soumises à la convenance du patron, les plaintes pour harcèlement sexuel s'y faisant plus rares.)
Au dessus d'un certain indice de masse corporelle(2) à fixer par la hiérarchie, il est formellement interdit sur le lieu de travail :
* De porter des talons de plus de 3 cm ;
* De porter des jupes au dessus du genoux ;
* D'avoir de trop grand décolleté (dépend également du tour de poitrine, autre critère à fixer par la hiérarchie) ;
* De porter des pantalons "taille basse" laissant dépasser de la lingerie bon marché (de toute manière ce genre de vêtements ne sont clairement pas adaptés à certaines morphologies) ;
* De porter des bas résilles (dépend du secteur d'activité, certains domaines exigeant ce genre d'accessoires pour favoriser les ventes) ;
* D'être mal coiffée (soumis au vote des collègues masculins) ;
* D'être mal maquillée (soumis au vote des collègues féminins) ;
* D'être nue ;
* De tout simplement se faire remarquer alors que l'on devrait se faire oublier (se reporter au paragraphe "look caméléon plante-verte" du contrat de travail).
En dessous de l'indice de masse corporelle défini, tout cela est bien sûr autorisé, voire encouragé, et même plus qu'encouragé.
Mais il existe également d'autres critères qui permettent de définir ce qu'il convient de qualifier de "tenue correcte" sur le lieu de travail.
Christine Craponard, chercheuse en looko-psychologie et chroniqueuse au journal "Marie-Claire", nous explique :
"Il est très important pour les femmes d'avoir une tenue vestimentaire qui corresponde à l'image qu'elles souhaitent renvoyer.
…Nan mais les hommes c'est facile.
Pour pouvoir conquérir la place qui leur est due, elles doivent en effet adopter un look adapté à la fonction qu'elles occupent, afin d'obtenir le respect de leur homologues masculins, mais aussi et surtout celui des autres femmes, pour pouvoir travailler dans les meilleurs conditions et obtenir une meilleure reconnaissance.
Il ne faut pas oublier que la plupart des femmes exercent des métiers de représentation - soupir -.
…Nan mais pour les hommes c'est facile j'vous ai dit. Il leur suffit de porter un costume dont dont le prix correspond à pile un tier de leur salaire."
Voici ainsi quelques exemples d'associations ou d'oppositions look/métier habituellement admises(3) dans le monde du travail, et donc imposées(4) par les managers à leur employées qui doivent leur obéir sans se poser de question :
Pour assurer la cohérence entre l'apparence et les fonctions occupées, il est impératif de respecter les règles suivantes :
* Pas de talon pour les ingénieurs ("sinon elles n'ont pas l'air assez intelligente") ;
* Pas de jupe non plus ;
* Pas de basket pour les responsable RH ("sinon elles ont encore plus l'air de glandeuses") ;
* Pas de jeans non plus ;
* Lunette, chignon, et bas nylons obligatoires pour les secrétaires (convention "Marc Dorcel" mise en place en 1980) ;
* Pas de maquillage pour les standardistes ("ça ne sert à rien") ;
* Tailleur sombre ou neutre pour les commerciales (avec léger décolleté) ;
* Tailleur clair ou coloré pour les stagiaires (avec décolleté profond) ;
* Blouse très courte pour les infirmières ;
* Pas de sous-vêtement pour les infirmières ;
* Peignoir court en soie pour les mannequins ;
* Épilation intégrale pour les actrices de cinéma pour adulte ;
* Chewing-gum pour les prostituées ;
* Lingerie fine pour les mannequins, les actrices de cinéma pour adulte, et les prostituées ;
* Jupe courte et débardeur transparent pour la prof de français (qui est "trop bonne") ;
* Sac en papier sur la tête et sac poubelle sur le reste pour la prof de maths (qui est "trop conne") ;
* etc.
Du bon respect des conventions dépend la bonne marche du commerce, aussi il est important de suivre ces règles à la lettre. Sur le lieu de travail comme partout où il est question d'impressionner en utilisant son physique et où l'on est jugé sur son apparence (bar, boîte de nuit, concours de miss, etc.), une tenue correcte est donc exigée. De l'avis de toutes les personnes interrogées pendant la pause café le look est en effet aujourd'hui de très loin la plus importante des qualités professionnelles, toutes les autres rapportant objectivement beaucoup moins d'argent.
En tout cas en ce qui concerne les femmes.
(N'oublions pas que le diable s'habille en Prada.)
(1) Dans la limite de la légalité.
(2) Indice de masse corporelle : rapport taille/poids, de nos jours le seul système de notation validé par les femmes pour les évaluer et juger qu'elles sont effectivement moches quand elles pensent l'être.
(3) Sondage effectué auprès d'élèves de seconde d'un lycée de banlieue parisienne.
(4) Toujours dans la limite de la légalité.